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Tableaux (numériques) d'une exposition (23/10/16)

Tableaux (numériques) d'une exposition

Le numérique bouscule l’art. Bien plus qu’un outil supplémentaire de création, il offre de nouvelles façons de représenter le monde.

 

En 1844, le peintre anglais William Turner achevait l’un de ses plus beaux tableaux, Pluie, vapeur et vitesse : Le Grand Chemin de Fer de l’Ouest. Sur cette toile aujourd’hui exposée à la National Gallery de Londres, on y voit une locomotive lancée à pleine vitesse traversant un pont. Cette toile symbolisant la révolution industrielle du XIXème siècle déchaîna les plus vives critiques, tant au Royaume-Uni qu’en France. Ses pairs, y compris en France Eugène Delacroix, reprochant à l’artiste de faire l’éloge de la révolution industrielle en vantant les mérites de la vitesse. Projeté dans notre époque actuelle, Turner se serait sans doute essayé à l’art numérique pour représenter la révolution numérique que nous vivons. Le titre de son œuvre, version 2016 ? Réseaux sociaux, intelligence artificielle et vitesse : Les humains connectés.

Un nouveau regard sur l’art
Simple medium ou nouvelle façon de voir le monde ? Avec le numérique c’est d’abord l’accès aux oeuvres qui est facilitée. Pour découvrir le meilleur du patrimoine artistique mondial, plus besoin de courir les expositions. Internet facilite les conditions d'accès aux contenus culturels en mettant à la portée de tous des lieux uniques. Google Art Project est sans doute l’initiative la plus remarquable en ce qu’elle permet de visiter virtuellement près de 60 000 œuvres numérisées en ultra haute définition. Sous peu, et avec le développement grand public de la réalité virtuelle, nous serons tous dotés du don d’ubiquité qui nous permettra de déambuler dans les salles du Louvre sans quitter notre salon. C’est cet internet 2.0, celui des réseaux sociaux et de la monétisation des contenus, qui a permis à l’art numérique de s’émanciper et d’apparaitre en tant que forme artistique à part entière. De Douglas Davis, et son œuvre créée en 1994, « The World's First Collaborative Sentence », pour montrer que le web, en tant que nouveau média, permet de relier les hommes entre eux3, en passant, plus récemment, par les FAT Lab (Free Art & Technology), groupe de 21 artistes internationaux, hackers, penseurs et designers s’attaque à l’art en créant de nouvelles formes d’expression, ou encore l’utilisation de Google Earth pour détourner les fameux bleus monochromes d’Yves Klein (œuvre de l’artiste hollandais Jan Robert Leegte), les nouvelles initiatives d’art numérique sont infinies. Avec le web 3.0, celui de l’internet des objets, du big data, de l’impression 3D et de l’intelligence artificielle, l’art numérique n’en finit pas de se renouveler donnant au public la possibilité d’expérimenter des sensations inédites.

Le robot plus créatif que l’homme ?
Le prochain Picasso sera-t-il un ordinateur ? Le talent de Claude Monet pourrait-il être reproduit par une machine ? Autant de questions qui renvoient à la notion de créativité artistique. Notion difficile à définir, surtout lorsqu’il s’agit de beau, de sensibilité et donc d’art. Qu’il s’agisse d’intelligence artificielle ou d’algorithmes, les questions relatives à cet art numériques version 3.0 portent sur la capacité des machines à inventer et à faire preuve de créativité. Une machine aura-t-elle un jour l’idée de peindre une toile monochrome à la façon de de Bernard Soulages ? Si nous n’en sommes pas à ce stade de la création originale, il n’empêche que pour la première fois dans l’histoire des arts, le numérique réconcilie « technique » et « art » ; deux notions souvent renvoyées dos à dos. En combinant ces deux univers, la machine sait fait preuve d’esprit créatif. Certes le degré de réelle autonomie est encore faible, à la hauteur de ce que ses concepteurs l’ont autorisé à faire mais l’ordinateur sera peut-être un jour plus créatif que l’homme quand il sera capable d’un véritable saut créatif sans se référer à ses connaissances passées. Lors d’un récent colloque au Collège de France, Gérard Assayag, chercheur à l’Ircamm (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique) relatait qu’au-delà du fait de savoir modéliser une mémoire musicale, les chercheurs6 travaillent sur les façons dont les machines peuvent avoir cette capacité à improviser. En musique, il existe déjà des logiciels programmés pour composer des morceaux « à la manière de », c'est-à-dire en se raccrochant à des partitions connues tout en improvisant des assemblages nouveaux afin de rendre l’ensemble harmonieux. Certes les œuvres ainsi créées ressemblent, sur bon nombre d’accords aux formes originales (Bach, Mozart…) mais, à l’écoute, il s’avère difficile de reconnaitre qui, du maître ou de la machine, a composé le morceau. Pour les arts graphiques, les machines présentent d’immenses potentiels créatifs. Lancé l’année dernière, le projet DeepDream de Google permet de créer et de faire apparaître des formes dans des images numériques : des visages se transformant en têtes d’animaux, des bâtiments et des villes surgissant de nulle part, des formes qui se superposent et s’enchevêtrent, des couleurs qui fusionnent… Digne des Surréalistes et des Dadaïstes réunis, cette expérience hallucinogène repose sur un réseau de neurones artificiels entraîné à reconnaître des formes pour mieux les reproduire ; le tout donnant des résultats aux allures fantasmagoriques qui pourraient être exposés dans de nouvelles salles de musées dédiées à l’art numérique psychédélique.

Paul Valéry, en 1928, dans un texte intitulé La conquête de l’ubiquité, pronostiquait : « …qu’il faut s’attendre que de si grandes nouveautés transforment toute la technique des arts, agissent par-là sur l’invention elle-même, aillent peut-être jusqu’à modifier merveilleusement la notion même de l’art. Les oeuvres acquerront une sorte d’ubiquité. » Près d’un siècle plus tard, cette prophétie est réalité. En un clic, l’art numérique fait le lien entre art classique et art contemporain allant jusqu’à produire de nouvelles formes d’expressions ; ces dernières rendues possibles par le potentiel du numérique. A coup sûr, cette nouvelle révolution industrielle aurait convaincue « Mr Turner » de devenir un «digital artist» !

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