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Je clique donc je travaille (24/07/16)

Je clique donc je travaille

L’avènement du numérique modifie la notion de travail en brouillant la frontière entre activité professionnelle et privée. Avec les plateformes numériques qui reposent sur l’économie de la donnée, l’internaute passe du statut de « consom’acteur » à celui de « digital worker ».

Directement inspiré d'un canular historique imaginé par un ingénieur Hongrois du XVIIIe siècle, le géant du e-commerce, Amazon, décida, en 2005, de baptiser sa plateforme web de micro-tâches « Amazon Mechanical Turc », littéralement « Turc mécanique d’Amazon ». En se référant à cette machine supposée jouer aux échecs mais dans le socle duquel se cachait un humain, l’idée de cette plateforme est de mettre en relation clients et prestataires pour réaliser des tâches appelées Hits (Human intelligence tasks) qui sont le plus souvent des tâches banales et souvent rébarbatives nécessitant très peu de qualifications. Se référant à un canular célébrant la prétendue supériorité de la machine sur l’homme, Amazon poussa l’ironie jusqu’à rajouter sur son site « Artificial artificial intelligence » autrement dit « Artificielle intelligence artificielle ».

L’ère du « Digital Labor »

Le cas d’Amazon Mechanical Turk est emblématique de ce que les chercheurs en sciences sociale appellent le « digital labor ». Il s’agit d’une nouvelle forme de travail, entendu au sens du mot anglais de « labor », avec l’idée que chaque action effectuée, que ce soit sur les réseaux sociaux, les objets connectés ou sur les applications est en soi créatrice de valeur. Pour ces nouvelles plateformes numériques, Amazon Mechanical Turk, TaskRabbit, Hopwork, Foule Factory… le recours à des milliers de travailleurs, appelés « digital workers », équivaut à proposer à des petites mains d’innombrables tâches invisibles pouvant être réalisées à distance via une connexion internet. Rédiger des SMS personnalisés, classer des images, identifier des personnes sur des photos ou encore reconnaître des numéros de rues pour améliorer Google Street View… autant de tâches et de productions de données qui ne peuvent pas être totalement réalisées par des machines en dépit des progrès rapides de l’intelligence artificielle.

Grâce au numérique, le fait que de nombreux emplois puissent être divisés en de multiples tâches élémentaires, le plus souvent faiblement rémunérées, ne manque pas de faire surgir un débat de fond. Entre ceux qui, et à l’instar de Robert Reich, secrétaire d’Etat au travail du Président Clinton, n’hésita pas à qualifier ces plateformes «d’économie du partage des restes » et les rapports officiels qui pointent du doigt que ces nouvelles formes d’emplois posent la question de la redistribution de la valeur, l’avènement de ces « travailleurs du numérique » apporte des arguments à ceux qui voient dans le digital labor une nouvelle forme de précarité là où d’autres constatent au contraire qu’il répond aux nouveaux besoins de flexibilité et de liberté. De fait, et loin des clichés sur ces nouveaux « tâcherons » ne pouvant compter que sur la « force de leurs clics », l’origine de ces travailleurs du numérique est très variée. En France, sur les 50 000 personnes inscrites sur le site Foule Factory, « elles ont en moyenne un niveau bac +2 ou 3…. avec une surreprésentation des étudiants… » témoigne Daniel Benoilid, cofondateur de ce site. A une plus large échelle, l’enquête sur un échantillon de 3200 travailleurs inscrits sur Amazon Mechanical Turk montre que 88% des 500 000 « turkers » ont un diplôme universitaire et sont âgés de moins de 50 ans. Payés en moyenne 5 dollars de l’heure, seules 25% des personnes interrogées déclarent n’avoir que cet emploi pour unique source de revenus. En France, à ce jour, les revenus générés par les activités réalisées via de telles plateformes restent difficiles à mesurer. Estimés à 110 euros par mois environ pour l’ensemble de l’économie collaborative, ces nouvelles formes de travail ne concernent que de l’ordre de 5% de la population française. On le voit, et même si les chiffres du nombre de travailleurs indépendants augmentent d’année en année, le digital labor, phénomène encore marginal, pose sous une nouvelle forme la question de la définition du travail et de l’activité professionnelle à l’heure du numérique.

Si c’est gratuit, vous êtes le produit

Au-delà de la dimension du digital labor qui permet à un grand nombre d’utilisateurs, grâce à leurs contributions monnayées, d’enrichir plateformes et services digitaux, d’autres propositions émergent pour rémunérer le travail des internautes sans cesse sollicités pour enrichir les contenus en ligne. Vous signalez un abus, vous tweetez, vous écrivez un post et le faites partager… bref, toutes vos clics ont une valeur et se doivent d’être rémunérés. Pour ces  penseurs du digital labor, ce travail invisible, a priori sans grande valeur d’échange, permet aux plateformes du web et en particulier aux GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) de se rémunérer indirectement par la publicité, la collecte de données… et donc de donner à cet ensemble une très forte valeur grâce à ce flot de contributions gratuites en provenance des internautes et autres followers en tous genres. Le digital labor trouvant dans ces illustrations la forme d’un travail numérique non rémunéré mais bien concret qui pourrait aussi se résumer par la formule connue de l’écosystème internet « Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit ».  

Le web, conçu à l’origine comme un espace documentaire public et devenu en moins de 30 ans un espace social alimenté en continu par tous ceux qui le compose, n’en finit pas de nous interroger sur la notion de travail et sur notre identité. Comme l’écrit Gaspard Koenig, fondateur du think tank Génération Libre, « Apprenons à maîtriser l’utopie numérique, en imaginant un nouvel humanisme qui réponde aux défis de la Silicon Valley et un Etat 2.0 qui nous redonne le contrôle de notre destin numérique. »

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