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En toute transparence (15/10/16)

En toute transparence

Dans Le Cercle, le romancier Dave Eggers dépeint une dictature invisible fondée sur l’obsession de la transparence. Du roman à la réalité, les frontières sont minces car avec internet et les réseaux sociaux nous avons déjà basculé dans cette société du tout contrôle.

Pour Mae Holland, jeune américaine appartenant à la génération Y, sa vie professionnelle prend un nouveau tournant le jour où elle est embauchée par Le Cercle, sorte de super GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) ayant absorbé la quasi-totalité des moteurs de recherche et des réseaux sociaux. Forcément implanté au cœur de la Silicon Valley, le campus où se déroule l’histoire imaginée par Dave Eggers[1], ressemble comme deux gouttes d’eau à ceux de Menlo Park (siège de Facebook) et de Mountain View (siège de Google) : bureaux high-tech, collègues souriants, restaurants gratuits et salles de sport à disposition… Ces « happy few », qui se reconnaissent entre eux par le terme de « membres », vivent un rêve éveillé évoluant dans une bulle où tout est à leur service et les salaires conséquents à la seule condition que l’on fasse corps avec le projet de la firme : rendre le monde transparent à l’extrême, grâce à la multiplication de systèmes de surveillance et la volonté de tout quantifier pour mieux prévoir les comportements humains. « Mon Dieu, pensa Mae. C’est le paradis. ». C’est par ces mots que commence cette fable numérique aux accents d’enfer Orwellien.

« Les secrets sont des mensonges »

Un brin oie blanche, persuadée de concourir à parfaire le sort de l’humanité en faisant vœu de transparence absolue, l’héroïne du roman dépassera même les attentes de la firme en traduisant le projet messianique du Cercle : "Les secrets sont des mensonges. Partager c'est aimer. Garder pour soi c'est voler". Cette ère de la transparence totale décrite par Eggers se propage à la vitesse de la lumière. Impossible d’y résister sous peine d’être soupçonné d’avoir quelque chose à cacher et de se transformer en paria. Du simple citoyen aux politiques, au nom de cette sacro-Sainte transparence, Le Cercle dicte ses règles pour que le monde ne soit plus « que clarté et lumière » ; obsession relayée par les fondateurs du Cercle qui croient qu’il ne faut laisser aucune information personnelle se perdre, car tout doit être su, vu, et montré. Par la suite, fort de cette expérience de démocratie directe où les politiques dévoilent l’intégralité de leurs vies publiques et privées, le pouvoir absolu du Cercle lui permettra de mettre en place un système de vote permanent par internet pour chaque décision publique. Son projet ultime : la souveraineté populaire directe et l’élimination des lobbyistes, sondages et… du Congrès car « si nous pouvons connaître la volonté du peuple à n’importe quel moment, sans filtre, sans mauvaise interprétation et sans déformation, est-ce que cela n’éliminerait pas la quasi-totalité de Washington ? ». Ce culte de la transparence absolue ne souffrant d’aucun répit, Mae en fera l’amère expérience quand son chef lui reprochera d’avoir cherché un moment de solitude en partant en kayak dans la baie de San Francisco sans son téléphone. Dans une séance de confessions publiques retransmise comme il se doit sur le réseau de l’entreprise, elle admettra, profondément convaincue par son repentir, que « quand on garde un secret, il se passe deux choses. D’abord, cela rend les crimes possibles. On se comporte moins bien quand on ne se sent pas responsable et deuxièmement, les secrets entraînent des spéculations. Quand nous ne savons pas ce qui est caché, nous tentons de deviner, et nous inventons les réponses. ». A un moment clé du dénouement de l’intrigue, Mae lancera : “Moi. Je veux être vue. Je veux que mon existence laisse une trace.”

Acceptez-vous les conditions générales d’utilisation ?

Avec 3 milliards de personnes connectées en moyenne 7 heures par jour à internet, notre vie virtuelle et digitale est plus que jamais devenue un pan entier de notre existence. Toujours plus connectés les uns aux autres, à travers les réseaux sociaux, objets connectés et smartphones... nous sommes déjà transparents. En acceptant les conditions générales d’utilisation des sites que nous visitons et en mettant nous-mêmes en ligne des pans entiers de nos vies, nous partageons cette obsession de la transparence évoquée par Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, dans une tribune publiée en 2010 par le Washington Post[2] : « Si les gens partagent plus de choses, le monde sera plus ouvert et plus connecté. Et un monde plus ouvert et plus connecté est un monde meilleur ». Vision figurant sur le site de ce réseau social à la page Principes[3] en rappelant que : «Facebook œuvre à rendre le monde plus ouvert et transparent, pour une meilleure compréhension et une meilleure communication. Facebook encourage l’ouverture et la transparence en donnant à chacun la possibilité de partager et de communiquer, tout en respectant certains principes. » Tels sont les charmes de cette révolution numérique qui nous libère tout en nous contrôlant. A cette forme de « servitude volontaire », comme aurait pu l’écrire Etienne de la Boëtie qui n’aurait sans doute jamais osé imaginer qu’un jour des milliards de personnes puissent librement consentir à livrer leurs vies, le débat de fond est celui de la question de la production et de l’utilisation sans fin de données par les réseaux. S’immisçant dans chaque recoin de nos vies et en agrégeant des flots incessants d’informations, ces « buvards » que sont internet et les réseaux sociaux, finissent par presque tout savoir d’un individu. Certes, le roman de Dave Eggers est une fiction mais les propos de Vinton Cerf[4], l’un des pères d’internet et qui travaille aujourd’hui chez Google, sont quant à eux réalité affirmant que « la vie privée est devenue une anomalie[5] » se référant au fait que ce concept de temps à soi trouve son origine au XIXème au moment de la révolution industrielle et de l’émancipation progressive des individus.

Pour vivre heureux, vivons cryptés

Faut-il, pour tenter d’échapper à cette règle tacite de la transparence, vivre déconnecté ? Si un tel droit existe déjà dans le monde du travail[6], pour tous les autres moments de nos vies numériques, il n’est pas si simple de se faire discret et de ne laisser aucune trace. Même débranchés, nous restons le plus souvent « transparents » ne serait-ce que sous le regard des caméras de surveillance ou de nos téléphones qui peuvent continuer à nous localiser même éteints. Dans le monde de menaces qui est le nôtre, et où se pose la question de savoir où placer le curseur entre liberté et sécurité, rien ne plaide en faveur d’un déverrouillage total de nos vies privées, en témoigne la guerre que s’est livrée, par média interposés, le FBI et Apple pour obtenir le doit de déverrouiller un iPhone5 ayant appartenu à l’un des terroristes de l’attaque de San Bernardino. Car internet n’oublie presque jamais rien surtout quand il s’agit de transparence et de vie privée. Ce n’est pas Dave Eggers et les personnages de son roman, Le Cercle, qui démentiront

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