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Demain, tous "slashers" ? La Tribune (22/01/16)

Devrons nous demain cumuler les activités, devenir tous "slashers"? Par  Philippe Boyer, directeur marketing et développement d’une société de  services dont l’activité est centrée sur l’aménagement de la ville.

La digitalisation de l'économie n'en finit pas de bouleverser le  travail. Face à cela, une nouvelle génération de travailleurs émerge.  Surfant sur l'économie du partage ou collaborative, ils aspirent à
choisir leurs propres trajectoires professionnelles et à prendre le
pouvoir sur leurs vies.

Pas un jour sans que des pertes massives d'emplois ne soient prédites au motif que le numérique dévore le  travail. Dans les faits, ce scénario prend appui sur plusieurs rapports  qui évoquent que d'ici à 2050 aux Etats-Unis, 42% des emplois  d'aujourd'hui pourraient être détruits. En France, 50% des emplois  seraient automatisables à l'horizon 20 ans. La conséquence de ces  nouvelles technologiques c'est qu'elles transforment radicalement notre rapport au travail. C'est cette réflexion qui est au cœur du dernier rapport du Conseil national du numérique, Travail emploi numérique : lesnouvelles trajectoires . Outre l'idée d'un revenu de base qui a  focalisé l'attention de nombre de commentateurs, ce rapport évoque pour la première fois le statut de ces nouveaux travailleurs ayant des trajectoires professionnelles hybrides. En clair, un début de  reconnaissance pour la génération des « slashers».

Quand slashers rime avec entrepreneurs

En France, ces « slashers » - anglicisme dérivé du signe typographique (/) pour désigner les personnes exerçant au moins deux activités - seraient près de 4,5 millions, soit 16 % des actifs . Le plus souvent par choix, ces pluri-actifs additionnent deux, voire trois emplois. Aujourd'hui, grâce au commerce en ligne et aux plateformes collaboratives, il est facile de devenir chauffeur Uber quand on est cuisinier, pizzaiolo quand on est comptable ou encore producteur de musique quand on est journaliste. Si la dureté du marché de l'emploi n'est pas  étrangère à ce phénomène, être slasher est aussi un moyen de se révéler  tant sur un plan personnel que professionnel. Le raisonnement est évident : mieux avoir plusieurs cordes à son arc et confier son avenir à plusieurs qu'à un seul. Pour ces travailleurs permanents, sorte de «  workaholics » volontaires, la deuxième ou troisième activité tenant le
plus souvent d'une idée personnelle qu'il devient possible de réaliser. Grâce aux nouveaux outils numériques et à l'économie collaborative, il est  facile de vivre sa passion, voire vivre de sa passion. Au final, les  métiers multiples donnant la possibilité d'être un autre, de ne plus se  résigner, de se révéler, bref, d'éprouver un sentiment de liberté  recouvrée et de fierté du travail bien fait. Depuis Marx et ses écrits  sur la société industrielle du 19ème siècle, rien n'a changé quand, dans son Introduction générale à la critique de l'économie politique, il  analyse que « l'indifférence à l'égard du travail particulier correspond à une forme de société dans laquelle le genre déterminé du travail  paraît fortuit et par conséquent indifférent. »

Expérimenter pour mieux s'insérer

On objectera que la pluriactivité n'existe qu'en raison du fait que les  salaires sont de plus en plus faibles et les contrats de travail de plus en plus courts. Sans doute est-ce le cas pour certains slashers qui  n'ont d'autre choix, pour améliorer leurs fins de mois, que de se  tourner vers des plateformes collaboratives comme Foulefactory, UberPop  ou Taskrabbit... Pour autant, prenons garde de ne pas nous contenter de  cette vision négative qui ne voit en cette économie collaborative qu'une
sorte de « freelancisation » du monde du travail aboutissant à faire  travailler une armée de gens payés à la tâche et sans couverture  sociale. Sans pour autant ignorer ces risques, il est au moins un  argument en faveur de ces nouvelles conceptions du travail.

Une chance pour les jeunes débrouillards

Ce nouveau modèle de l'économie du partage ouvre les champs du possible en matière d'emploi. Dans un pays où les jeunes sont dramatiquement  touchés par un chômage structurel et sans que les mesures prises par
l'Etat ne contribuent vraiment à leur mettre le pied à l'étrier, cette  transformation digitale qui permet de se créer une activité rebat en  profondeur les cartes des inégalités sociales. Cette économie du partage
est une chance pour ces jeunes qui ne peuvent pas se prévaloir d'un  diplôme ou de stages.

Pour une fois, et pour peu que l'on soit  débrouillard, curieux et entrepreneur, comme c'est souvent le cas pour  ceux issus des banlieues, il devient possible de s'imaginer un avenir.

Ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain au motif que cette forme de  précarisation du monde du travail amenée par l'économie du partage ne
conduirait qu'à créer un « netariat », nouvelle forme de prolétariat et  forcément très éloigné du sacro-saint CDI avec tous ses avantages.  Puisqu'il est désormais évident que le travail de demain ne ressemblera  pas à celui que nous connaissons, offrons une meilleure reconnaissance  légale à ces nouveaux travailleurs, ces slashers et autres entrepreneurs qui ne se résignent pas et qui utilisent ces plateformes collaboratives car au-delà d'un statut professionnel c'est aussi une porte ouverte
vers une meilleure intégration sociale et une mobilité professionnelle ultérieure.

Gageons que ces enjeux figureront au cœur du projet  de loi NOE (Nouvelles Opportunités Economiques) qu'Emmanuel Macron  présentera dans les prochains jours en Conseil des ministres et que ce  texte tiendra toutes ses promesses en reconnaissant que la  transformation économique liée au numérique et à l'innovation est une opportunité pour tous dès lors que chacun puisse trouver sa place dans  cette transformation.

Philippe BOYER est l'auteur du livre :
Ville connectée = vies transformées Notre prochaine utopie ? Editions
Kawa.

www.philippeboyer.strikingly.com

Twitter : @Boyer_Ph